Lettre ouverte à Samuel LE BIHAN (08/03/2025)
Publié le : 23 avril 2025 à 06h34

Lettre ouverte, écrite par un citoyen, habitant des Hautes Alpes envoyée par recommandé en mars 2025
Gap le 8 mars 2025
Monsieur Le Bihan
Je suis un habitant des Hautes Alpes, partie prenante du Collectif Citoyen JOP 2030, nous travaillons depuis plus d’un an à analyser et comprendre les enjeux des jeux olympiques d'hiver 2030 sur nos territoires.
Je vous connais pour votre rôle d’Alex Hugo, « flic montagnard », dont certains épisodes ont été tournés dans le Champsaur, vallée située juste derrière chez moi . Je vous connais aussi pour votre engagement en faveur de l’environnement, à travers « 1 % pour la planète », et votre combat contre la pollution plastique des océans. Enfin, votre engagement pour l’inclusion. Ces combats vous honorent.
Dans un article du Dauphiné Libéré du 7 mars, j’ai appris votre nomination comme ambassadeur pour les Jeux Olympique et Paralympique d’hiver 2030, dans les Alpes françaises. On peut lire dans cet article :
Que vous êtes considéré comme ambassadeur des Hautes Alpes à travers votre rôle d’Alex Hugo,
Que vous considérez le territoire Haut Alpin comme un formidable terrain de jeu,
Que, à l’instar de votre personnage emblématique, vous portez des valeurs d’humanité, notamment par rapport aux migrants qui traversent la frontière,
Enfin, que cette nomination comme ambassadeur des jeux est inattendue pour vous…
Après les jeux de Paris, les Jeux d’hiver 2030, ça fait rêver… Il souffle sur cette candidature olympique (je dis candidature car un doute très important subsiste aujourd’hui sur la signature du contrat hôte olympique par les différents acteurs, et notamment le CIO), il souffle disais-je, un vent d’optimisme environnemental, avec l’annonce de jeux sobres et durables, des jeux les plus verts de l’histoire.
Mais attention, les Alpes ne sont pas Paris...Vu de notre territoire montagnard, futur hôte olympique, cet optimisme nous paraît excessif pour le moins, voire déconnecté de notre réalité :
Notre territoire haut alpin a une forte attractivité naturelle ; parmi ses atouts, la beauté des paysages et cet environnement relativement préservé. Mais il souffre particulièrement du réchauffement climatique : recul glaciaire très importants, écosystèmes montagnards fragilisés, sécheresses marquées, inondations, effondrement rocheux (à cause de la fonte du pergélisol), réduction de la ressource en eau...
Le réchauffement climatique est déjà très marqué, plus que dans les autres régions françaises, de 2 degrés dans les Alpes. La limite basse d’enneigement est remontée de plusieurs centaines de mètres déjà en quelques années. Habitant au dessus de 1000 m d’altitude, je n’ai pratiquement plus à déneiger autour de chez moi, l’hiver (une seule fois cette année et seulement quelques centimètres). Quand je me suis installé ici, il y a un peu plus de 20 ans, la neige pouvait rester plusieurs semaines autour de la maison.
Les petites stations de ski du Champsaur, vous les connaissez peut-être, Saint Léger, Ancelle, Chaillol, Laye (qui n’a pas ouvert cette année), souffrent déjà particulièrement du manque d’enneigement. Seule Orcières Merlette tire son épingle du jeu, car, située en altitude, elle concentre l’ensemble des skieurs venus dans le Champsaur, et les problématiques qui vont avec, de sur fréquentation touristique, embouteillages, difficultés de stationnement…
Il en va de même dans toutes les Hautes Alpes : quelques stations d’altitude, grands domaines, qui « ramassent le pactole » et toutes les stations de moyenne montagne qui « tirent la langue ». C’est le cas du massif du Queyras, excentré par rapport au projet olympique, qui connaît déjà des problèmes importants liés au déficit d’enneigement et de rentabilité, malgré une altitude moyenne autour ou au-dessus de 1500 m.
Avec Les Jeux Olympiques 2030, et le pôle Serre Chevalier - Montgenèvre, le Briançonnais, déjà en « sur tourisme » en hiver, mise sur l’attractivité des jeux pour… accueillir encore plus de monde, en développant son parc de lits « froids », et les routes pour accéder à la « zone Olympique ».
Les promesses olympiques ne sont pas tenues ; par exemple, celle de Paris 2024, de limiter le plastique. Coca Cola, sponsor officiel des Jeux, a été épinglé pour l’usage massif de bouteilles en plastique pour remplir les gobelets en carton… Cela vous touche directement j’imagine.
La promesse du rail ne sera pas tenue non plus, vu le temps qu’il reste d’ici à la cérémonie d’ouverture (moins de 5 ans). Les usagers vous le diront. Le train, ici, est délaissé depuis trop longtemps par les mêmes personnes qui portent ces Jeux.
Comment croire à des jeux verts quand il n’y aura pas de miracle du rail, que les déplacements entre le Grand Bornand, site olympique le plus au nord, et Nice, site olympique le plus au sud, se feront en voiture, en hélicoptère, ou en avion. Comment croire à des jeux durables quand 60 à 70 % de l’empreinte carbone de ce type d’événement sont dus aux déplacements ?
Vu d’ici, les Jeux Olympiques c’est donc cela : deux grands domaines qui « profitent » - momentanément - du réchauffement climatique en concentrant toute la clientèle (pour combien de temps encore?) et la route pour y accéder. C’est, la concentration des moyens financiers pour maintenir le ski coûte que coûte, dans quelques endroits déjà très privilégiés, et déjà sur fréquentés, au détriment du reste du territoire montagnard, la plus grande partie, au détriment des activités économiques plus sobres ou plus vitales, au détriment de la population.
Cette transition de l’économie montagnarde n’est pas un concept, elle a commencé ici, imposée par le réchauffement climatique. C’est une réalité et une nécessité pour nous. Elle va être difficile. Il paraît irréel d’entendre que les Jeux olympiques d’hiver sont l’opportunité pour préparer « l’après ski », enclencher la transition. Qui peut croire cela dans nos vallées ?
Les grands principes de la lutte contre le réchauffement climatique, je ne vous apprends rien, sont :
l’atténuation, c’est à dire la baisse des émissions de gaz à effet de serre
l’adaptation, c’est-à-dire la prise en compte du réchauffement dans l’organisation de nos activités.
Dans cette période (qui risque de durer) de difficultés des finances publiques, concentrer tous les moyens sur le projet olympique, qui ne répond ni à l’une ni à l’autre, et même aggravent le réchauffement et la vulnérabilité de notre économie de montagne, vu d’ici, paraît, surréaliste.
Vous qualifiez les Hautes-Alpes de “formidable terrain de jeu”. Il est certain que, pour un acteur, tourner dans ces décors doit être un jeu formidable.
Des gens vivent et travaillent ici. Le territoire haut alpin n’est, pour eux, ni un lieu de loisir ou de villégiature, ni même un terrain de jeu. Pour eux, la situation se complique :
Les Hautes Alpes sont « championnes » de l’habitat secondaire ; la pression sur le foncier, et sur les terres agricoles, est maximale, notamment dans le Briançonnais. Toute l'activité est centrée sur le ski, tout le « beau monde » veut son chalet ici ! « Neige et Chalets » comme le répète R. Muselier, formule qui paraît vous séduire.
Les saisonniers, qui assurent l’accueil des touristes, sont de plus en plus précaires, du fait des prix qui augmentent, et de la saison qui se raccourcit. Le logement est désormais inaccessible pour les travailleurs et les jeunes qui veulent s’installer. Les Jeux Olympiques vont amplifier ces difficultés. Notre territoire ne sera bientôt plus accessible qu’à une clientèle fortunée internationale. Il se vide progressivement de ses habitants permanents.
Le projet olympique sera excluant, repoussant les populations locales, les travailleurs, les agriculteurs, vers les fonds de vallée, les basses vallées, ou ailleurs… Cette exclusion d’une partie de la population, n’est elle pas contradictoire avec vos valeurs, vous qui êtes attaché à l’inclusion, pour des raisons personnelles.
Dans cet article du Dauphiné Libéré, vous dites que la fiction Alex Hugo, “s’ancre dans le réel” de notre région, avec, par exemple “la problématique des migrants“, qui est « abordée avec humanité” selon vous…
Savez vous que le budget 2025 de la région Sud a subi de fortes coupes budgétaires, que la Mission Locale (dont l’objectif est d’accompagner les jeunes dans l’insertion) a vu sa dotation régionale diminuer de 40%, que les entreprises de réinsertion des Hautes-Alpes ont vu leurs subventions régionales diminuer drastiquement ? Et que, dans ce même budget, des crédits sont alloués par la région aux JOP 2030, mais aussi à la Police aux frontières.
Des associations, des collectifs, et des dizaines de milliers de personnes (en signant des pétitions) ont demandé une consultation de la population sur ce projet. Cela a été refusé et continue de l’être. Pourtant toutes les difficultés évoquées précédemment pourront-elles être surmontées sans la population ?
Le droit européen de l’environnement, et notre constitution française, exigent que la population soit informée et consultée pour tout projet ayant un impact sur l’environnement. Où sont les évaluations environnementales concernant les JOP 2030 ? Pourquoi la population n’a-t-elle pas été consultée ?
Vous faites désormais partie du parlement régional pour les jeux. Ce parlement a-t-il une valeur représentative selon vous ? Représente-t-il la population des territoires concernés ?
On vous dit ( dans l’article du Dauphiné Libéré) ambassadeur des Hautes Alpes ? De quelles Hautes Alpes êtes-vous l’ambassadeur ? D’une image médiatique et divertissante du département à travers votre personnage Alex Hugo ? Probablement. Mais des Hauts Alpins ? Pourriez vous l’être ?
Pensez vous qu’être nommé ambassadeur pour les jeux pourrait changer la donne, faire oublier le mépris mis en avant jusqu’ici ?
Vous dites enfin que cette nomination comme ambassadeur était inattendue pour vous. Et que vous en êtes honoré. Mais pour quelqu’un comme vous, réellement préoccupé par les questions d’environnement, et d’humanité, n’aurait-il pas fallu prendre le temps de la réflexion ? N ’est-ce pas un pari très risqué ? Associer votre nom à des promesses de durabilité et d’inclusivité, qui ne seront pas tenues hors champ des caméras, les Jeux en valent ils la chandelle ?
Les membres de notre collectif seraient heureux d’échanger avec vous. Vous pouvez nous contacter par mail.
Dans l’attente, veuillez agréer, Monsieur Le Bihan, l’expression de notre réel respect pour vos engagements.
Un citoyen, membre du Collectif Citoyen JOP 2030.
